Souvenir d'un Homme

C‘est une soirée normale, une soirée comme les autres. Je tiens encore dans ma main le roman que je viens de refermer. Je viens d’en lire les dernières pages. C’était une histoire horrible, de meurtre et de sang, comme la plupart des histoires d’ailleurs. Je ne me sens pas tellement bien. Je regarde l’horloge murale, mais le temps semble comme … arrêté. Que se passe-t-il ? Je décide de me lever et d’aller me préparer une bonne tasse de thé, après quoi j’aurais certainement plus de facilité à trouver le sommeil. Chose faite, je m’allonge et ferme les yeux.

C’était une soirée normale, une soirée comme les autres. Pourtant ce soir-là, à cette heure-là, je me sentais comme déchiré de l’intérieur. Ce sentiment d’être blessé infiniment, et de ne rien pouvoir faire. Je souffrais. Alors que ma douleur empirait, je vis entrer une personne dans la pièce. Elle était vêtue d’un noir intense, sa tête recouverte. On aurait dit la Mort elle-même. Elle tenait entre ses mains une feuille froissée et trouée. Son regard m’observait attentivement accompagné de son grand sourire qui me fit frissonner. De ses mains arides et froides, elle déchirait lentement, petit bout par petit bout, la feuille qu’elle détenait. C’était un vrai supplice. Chaque déchirure de cette feuille était un craquement pour mes os. J’avais l’impression qu’on me broyait de chaque sens, comme si une forme invisible me contrôlait. J’entendais de plus en plus de crissement provenant de la feuille, et ma douleur augmentait avec. Plus la feuille était déchirée, même une infime partie, plus j’en souffrais. J’avais le pressentiment que la feuille me contrôlait. Je ne sentais plus mon corps, mes jambes avaient disparu, mes doigts tombaient un à un. Le doute n’était plus, j’étais cette feuille ! Alors que la douleur était insurmontable, cet être noir fit un sourire encore plus grand qu’il ne l’était, et d’un seul coup, écrasa la feuille entre ses mains.

Je me réveille en sursaut. Mon cœur bat rapidement et ma respiration bruyante raisonne dans la pièce. Je regarde autour de moi affolé. Il n’y a personne, tout est normal. Je reste quelques minutes afin de reprendre mon calme. Est-ce que j’ai rêvé ? Je me dis que oui sûrement, ce n’était qu’un vilain cauchemar, rien de plus. Je finis par m’allonger de nouveau et au bout du compte par m’endormir, serein.

Au petit matin, je me réveille à cause de la lumière qui frappe mon visage. Mes volets sont pleins de petits trous, il faut vraiment que je pense à les changer. Je me lève, mais c’est alors que je ressens une sensation bizarre. J’ai marché sur quelque chose. Je regarde ce que c’est, mais une peur monstrueuse me prit avant que je ne réagisse. Sous mon pied se tient un bout de papier, mais pas n’importe lequel. C’est un papier spécial, que je n’utilise que pour écrire pour moi-même. Ce papier est brûlé de tout coté, il n’en reste qu’un petit bout. Au milieu se tient écrit, d’une écriture noire et soignée, « mémoires ». Je reste pétrifié pendant quelques instants de la stupeur que je viens d’avoir. Après quoi, je me précipite vers mon bureau et ouvre un tiroir. Dans ce tiroir se trouve une pochette en cuir, que je m’empresse de sortir et d’ouvrir. Il y a dans cette pochette plusieurs dizaines de feuille de papier identique, toutes écrites de la même plume avec cette encre noire. Ma crainte se confirma, et je ne sais que penser. Il manque une feuille, la première feuille. Sur chacune de ses feuilles, j’ai écrit mon passé, ce que j’étais, j’ai écrit mes souvenirs, ce que j’ai vécu, j’ai écrit mes actes, ce que j’ai fait. Toutes ces feuilles rassemblées me font moi, ce que je suis aujourd’hui. Cette première feuille manque, elle a disparu. Je commence à douter de la véracité de mon rêve, et surtout, j’ai peur. Je reste devant ces feuilles à trouver la solution de cette énigme. Les heures passent, et le problème est toujours entier. C’est alors que la solution m’apparaît. Ce romain que j’ai lu la veille, ce roman raconte l’histoire d’un homme invincible aux yeux du monde. On ne connaît rien de lui, ni qui il est, ni qui il était. Le monde veut le détruire, mais ni les couteaux ni les balles n’y font. Car en vérité, cette vérité si profonde qu’elle nous met tous à genoux, la seule façon de détruire un Homme, c’est de connaître son passé. C’est de savoir ce qu’il était, ce qu’il est aujourd’hui, et pourquoi il le sera demain. Les blessures physiques ne sont rien à côté des blessures du passé. Un souvenir est bien plus tranchant que le meilleur des couteaux.

Alors que tout me file dans la tête, je me demande si ce que je crois avoir rêvé, n’est pas ce qui se passerait si quelqu’un découvre ces feuilles. Pendant un bon bout de temps, je médite là-dessus. Puis, après ce laps de temps, je fais surface de mes pensées. J’ai perdu la notion du temps. Je ne sais pas si j’ai faim ou non. Le bruit de l’horloge murale me raisonne dans la tête. Ca y est, j’ai pris ma décision. Je rassemble mes feuilles en un paquet que je prends, et je descends les escaliers. Dans une commode au pied des escaliers, je tire un bloc métallique d’un tiroir : un briquet. Je décide de brûler une à une ces feuille, et je m’y exécute. Avant de brûler chaque feuille, je la relis. J’ai écrit ces feuilles, car j’ai toujours eu et j’ai peur d’oublier. Oublier ce que j’étais, oublier ce que je suis, oublier pourquoi je serai. Pourtant il est vrai que ces feuilles sont un cadeau à qui veut me détruire. Les souvenirs sont une bombe à retardement, il ne reste plus qu’à en avoir accès pour l’activer. La dernière feuille est brûlée. Il ne reste qu’un tas de cendre disposé devant moi. Je souffle dessus. Les petits bouts de papiers grisés s’envolent dans un tourbillon de cendres. C’est fini. Tout est fini. Je reprends mes esprits et remonte dans ma chambre. Je ramasse le morceau de papier que j’ai laissé traîner par terre. Ces quelques lettres inscrites au milieu me rappelleront ce que j’avais écrit, j’en suis sûr. Je cache précieusement ce bout de papier. La journée continue.

Les années passent. Je n’ai jamais su si j’avais rêvé ou non, mais ce qui est sûr c’est que cela m’aura fait réfléchir. Tout Homme qui qu’il soit est sensible à son passé. Il y aura toujours quelque chose dans son passé qui le mettra à genoux, à plaider grâce. Faites-moi plaisir, gardez vos secrets, et ne donnez pas de couteau à n’importe qui. Un jour, vous le regretterez. Je ne sais toujours pas si j’ai rêvé, mais ce qui est sûr, c’est que ce soir-là j’étais seul, et que ce morceau de papier me rappelle que je ne suis pas totalement fou. Mais à l’heure de la mort, les choses nous apparaissent telles qu’elles sont, et il est vrai, que tout mystère a sa raison d’être, et qu’à chercher les réponses, on creuse nous-même la tombe d’une folie éternelle.